TEXTES

 

Née en France en 1979, je vis et travaille à Ivry sur Seine près de Paris.

La peinture et le dessin sont depuis toujours mes modes d’expressions favoris, très certainement encouragée par mon père, aquarelliste amateur et dessinateur industriel de profession. 

D’abord attirée par la biologie, le cursus artistique m'est apparu comme une évidence, avec tout d’abord une spécialité peinture aux Beaux-Arts de Valence, puis une maîtrise d’arts plastiques à l’Université de Paris 8.

 

Curieuse des échanges et des dialogues qui s'exercent entre le corps et l’esprit, entre le monde extérieur et notre microcosme organique, mes productions sont à mi-chemin entre ressemblance et non-figuration. 

Saisir et animer la dualité et la beauté du vivant dans sa fragilité et dans sa puissance a toujours été au cœur de ma démarche artistique. L’acte de peindre est semblable pour moi à un processus organique, la surface du papier devenant le contenant d’une métamorphose , d'une “mise en culture de la peinture”. 

Inspirée par l'illustration naturaliste qui est une discipline à la fois artistique et scientifique, je suis également fascinée par l’esthétique des cabinets de curiosités.  Dans ces pièces ou meubles, où étaient entreposées et exposées des choses “rares, nouvelles, singulières”*1 on trouvait un mélange hétéroclite comprenant :naturalia (objets d'histoire naturelle des trois règnes :minéral, animal et végétal), artificialia (objets créés par l'homme), scientifica (instruments scientifiques), exotica (plantes, animaux exotiques). 

Cette esthétique composite fait écho à la la ductilité du dessin, j’aime que mon trait puisse prendre des formes différentes, et par la simple modulation de celui-ci et des effets de lumière, transformer une surface en poil, en peau, en minéral.

Si la peinture “se plaît aux analogies secrètes entre les règnes de la nature, aux images ambivalentes et aux expressions ambiguës”*2, le geste de peindre est avant tout une manière pour moi d'insuffler du vivant, du charnel mais aussi une temporalité aux images par le réel de la main qui en prend possession. 

 

Camille Mercandelli-Park, 2020

                                                                                                                                                       

 *1 Léonard de Vinci, Traité de la peinture, 1651.

*2 Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 2e édition, 1873. 

 "Choisis tes figures plutôt délicates que sèches et ligneuses."(*)


 

Subtil et discret, l’univers créatif de Camille Park propose un  espace mental singulier : sous le signe du journal intime, elle réalise une œuvre par jour depuis 2005 qu’elle poste sur un site *1. 

Ces petits motifs, parfois inachevés, relèvent d’une attention portée à la fragilité et à la matérialité du vivant.

Le moteur principal de ce travail est le dessin, un dessin ductile qui ouvre une multiplicité d’interprétations : la figure flotte, les contours tremblent, les notions d’éloignement et de proximité sont incertaines, si bien que ces échantillons de figures géographiques, géologiques, organiques, à demi tracées, évanescentes, malgré la rigueur quotidienne du journal, s’inscrivent dans un temps non chronologique, selon l’expression de Robert Filliou : le temps émotionnel pour assimiler chaque leçon de la vie.*2.

En effet, nous sommes face à des états d’humeur changeants, comme si se matérialisait sous nos yeux la mélancolie, la rêverie, sous la forme, par exemple, d’un petit brouillard noir au-dessus d’une tête, ou d’un corps légèrement penché.

 A rebours d’un sens univoque, ces petites oeuvres proposent une diversité de lectures : fragments remémorés de gravures anciennes (jardins, montagnes, profils), flux sanguin, artériel, ou encore réseau chaotique de galaxies miniatures. Une physique de l’espace se déploie, dans une hybridation onirique qui évoque également l’iconographie fantastique de la bande dessinée (Möebius).

 

Cet univers se présente comme un inventaire poétique, une prolifération joyeuse.

 

Léonard de Vinci voyait dans l’anfractuosité d’un mur une image suggestive née du hasard (tâches, lézardes, nuages), des esquisses embrouillées, des analogies secrètes, des figures adoucies. Camille Park aurait-elle inconsciemment suivi ce penchant à la rêverie, en dressant ses minuscules topographies, en dessinant à sa manière l’histoire naturelle de ses émotions, en collectant ces motifs déconcertants (montagnes, globes, zones industrielles miniatures, larmes) ? Si elle recourt à un dispositif académique – le Tondo Renaissance - c'est pour  détourner sa fonction religieuse au profit d’une figuration  clinique  (motif organique en expansion).

 

Les motifs traditionnels de la peinture sont transformés, un paysage de montagne prend la sinuosité d’un muscle sur une planche d’anatomie, à l’aquarelle, à l’encre, et interroge le regardeur : lorsque je vois courbe d’un électrocardiogramme, les territoires instables d’une échographie, est- ce de l’art ? De la peinture ? Seulement de la médecine ? Une cicatrice peut-elle être belle ? Camille Park appartient à une génération d’artistes qui renoue avec les plaisirs de la matière, du dessin, avec les médiums traditionnels (aquarelle, encre), qui a dépassé la question du tableau sans passer par la case obligée de la vidéo ou du tout virtuel. Née avec le numérique, sans pratiquer un art digital, elle utilise le Web comme outil de transmission et d’exposition (www.camiko.wordpress.com).

 

A une époque où prolifèrent des installations aux couleurs néons issues du numérique, elle pratique un art discret, exigeant comme un poème. Son art est à la peinture ce que le poème est au roman : un langage minimal qui s’exprime avec une économie de moyens.

Car, en effet, qu’est-ce qui vaut la peine d’être représenté aujourd’hui ?

 

On vit, on meurt, on aime, dans un espace quadrillé, découpé, bariolé, avec des zones claires et sombres des différences de niveaux  des régions dures et d’autres friables *3

 

Camille Park  traverse les zones balisées de la représentation, elle perturbe les différences d’échelles, rapproche le lointain et ouvre la surface à la profondeur, et ce, pour notre plus grand bonheur.


 

Texte de Véronique Pittolo, écrivain, poète, critique d'art, 2016.

* Léonard de Vinci, Traité de la peinture, 1651.

*1  www.camiko.wordpress.com

*2  Robert Filliou, Enseigner et apprendre, éd Archives Hossmann, 1998.

*3 Michel Foucault , Les Hétérotopies, Dits et Écrits, 1984.

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